Élections 2026 : mes priorités techno pour le prochain gouvernement
À l’approche des élections, voici mes priorités pour rendre le Québec plus autonome, plus stratégique et plus efficace en matière de technologie.
Si le sujet vous intéresse, prenez le temps de lire le texte complet. Il est le résultat de beaucoup de réflexion et de recherche. Si vous n’avez que 60 secondes, voici l’essentiel.
- Apprendre de SAAQclic. L’État doit conserver suffisamment d’expertise pour comprendre, superviser et contrôler ses grands projets numériques.
- Définir la souveraineté numérique. Héberger nos données au Québec ne suffit pas. Matériel, logiciels, services infonuagiques et IA demeurent largement dépendants de technologies étrangères.
- Garder la tête froide avec l’IA. L’intelligence artificielle peut améliorer les services publics, mais elle coûte cher et augmente notre dépendance envers des fournisseurs étrangers.
- Mieux soutenir nos entreprises techno. Il faut du financement plus rapide, davantage inspiré du capital de risque, et un État capable de devenir un premier client pour les entreprises d’ici.
- Faire de notre énergie un avantage stratégique. Hydro-Québec, nos infrastructures électriques et certains sites industriels pourraient contribuer au développement d’une véritable infrastructure numérique québécoise.
Le Québec ne deviendra probablement jamais technologiquement indépendant. Mais il peut devenir beaucoup moins dépendant.
Le Québec est en campagne électorale. Le 5 octobre prochain, quelque 6,4 millions d’électeurs seront appelés aux urnes pour choisir le prochain gouvernement.
La technologie ne sera probablement pas l’enjeu qui décidera de cette élection. Entre le coût de la vie, la santé, l’éducation et l’économie, les sujets ne manquent pas. Elle mérite néanmoins une place dans le débat.
SAAQclic a montré à quel point un grand projet informatique mal maîtrisé peut coûter cher à l’État. Pendant ce temps, l’intelligence artificielle provoque une course mondiale aux infrastructures, aux talents et aux investissements, alors que la souveraineté numérique s’invite de plus en plus dans le discours politique.
Les plateformes électorales n’étant pas encore toutes dévoilées, leur analyse viendra plus tard.
Pour le moment, voici ce que j’aimerais voir le prochain gouvernement mettre sur la table en matière de numérique et de technologie.
Apprendre de SAAQclic
Impossible de commencer ailleurs. Le fiasco SAAQclic doit changer la façon dont le gouvernement du Québec conçoit et supervise ses grands projets numériques.
Québec n’a évidemment pas besoin de développer lui-même chaque ligne de code. Le secteur privé possède des expertises dont le gouvernement a besoin. Mais il y a une différence importante entre sous-traiter le développement d’une solution et sous-traiter sa capacité à la comprendre.
L’État doit conserver suffisamment de compétences techniques pour évaluer ce qu’on lui propose, remettre en question ses fournisseurs, détecter les problèmes et savoir quand un projet prend la mauvaise direction.
La technologie ne corrigera jamais une mauvaise gouvernance.
Donner un vrai sens à la souveraineté numérique
La souveraineté numérique est facile à promettre. Elle est beaucoup plus difficile à réaliser.
On la résume trop souvent à l’emplacement physique des données. Pourtant, un centre de données québécois peut utiliser des processeurs étrangers, des équipements de réseautique conçus ailleurs, des logiciels américains et des services contrôlés par des multinationales.
Déplacer les serveurs au Québec ne fait donc pas disparaître notre dépendance technologique.
Il faut aussi être réaliste. Le Québec ne fabriquera pas toutes ses puces et ne développera pas tous ses logiciels, ses équipements réseau ou ses modèles d’intelligence artificielle. Même le logiciel libre n’est pas une baguette magique.
La souveraineté numérique devrait plutôt être une question de contrôle et d’autonomie. Quelles données devons-nous absolument contrôler? De quels fournisseurs sommes-nous trop dépendants? Sommes-nous capables de changer de technologie? Et surtout, qui possède la propriété intellectuelle et le capital?
La souveraineté numérique ne se limite pas à savoir où se trouve le serveur.
Garder la tête froide avec l’intelligence artificielle
L’IA représente une avancée technologique majeure et peut certainement améliorer certains services gouvernementaux.
Mais l’intelligence artificielle n’est pas gratuite.
Les accélérateurs spécialisés, les serveurs, le stockage, le réseautage, l’électricité et les ressources humaines représentent des coûts importants. Contrairement à un bâtiment que l’on peut utiliser pendant des décennies, l’infrastructure informatique vieillit aussi rapidement.
Il existe également une dépendance envers les fournisseurs. Plusieurs des modèles d’intelligence artificielle les plus importants sont contrôlés par des entreprises américaines.
Cette dépendance peut même devenir géopolitique. Les États-Unis pourraient restreindre l’accès à certaines technologies pour des raisons de sécurité nationale. Une infrastructure gouvernementale trop dépendante d’une technologie étrangère devient alors vulnérable à des décisions sur lesquelles le Québec n’a aucun contrôle.
Cela ne signifie pas qu’il faut se priver d’IA. Il faut simplement l’utiliser lorsqu’elle constitue réellement la meilleure solution.
- Quel problème voulons-nous régler?
- Pourquoi avons-nous besoin d’IA? Combien coûtera le système à construire et à exploiter?
- Où seront traitées les données? Sommes-nous captifs d’un fournisseur?
L’IA peut devenir un outil formidable. Elle peut aussi devenir un puits sans fond si nous commençons à en mettre partout simplement parce que c’est la technologie du moment.
Financer nos entreprises au rythme de la technologie
J’aimerais voir le Québec adopter des mécanismes de financement qui se rapprochent davantage du capital de risque. Dans une course technologique mondiale, une jeune entreprise ne peut pas toujours attendre des mois avant d’obtenir une réponse d’un programme gouvernemental.
Investir dans l’innovation signifie accepter le risque. Certains investissements échoueront. Quelques grandes réussites peuvent toutefois compenser ces pertes, à condition que le Québec participe réellement à la valeur créée.
Si l’État prend des risques comparables à ceux d’un investisseur, il devrait aussi profiter davantage des succès et pouvoir réinvestir ces rendements dans la prochaine génération d’entreprises technologiques.
Québec devrait également utiliser davantage son immense pouvoir d’achat. Il est paradoxal de financer une jeune entreprise technologique avec de l’argent public et de rendre ensuite extrêmement difficile la vente de sa technologie au gouvernement.
Des projets pilotes plus petits et plus rapides pourraient permettre de tester des technologies développées ici sans transformer chaque expérimentation en contrat de plusieurs dizaines de millions de dollars.
L’État peut être plus qu’un bailleur de fonds. Il peut aussi devenir un premier client.
Nous sommes plutôt bons pour aider des entreprises à démarrer. Mais nous devons aussi apprendre à les garder lorsqu’elles réussissent.
Utiliser intelligemment notre avantage énergétique
Le Québec possède un avantage qui devient de plus en plus précieux dans l’économie numérique : son hydroélectricité.
Les centres de données et les infrastructures d’intelligence artificielle ont besoin d’énormément d’électricité. Cette énergie n’est toutefois pas illimitée et chaque mégawatt consacré à un projet ne peut pas être utilisé ailleurs.
Il faut donc se demander ce que le Québec obtient en échange.
Un centre de données qui consomme beaucoup d’électricité, crée relativement peu d’emplois et dont les profits quittent le Québec apporte-t-il suffisamment de valeur? Une infrastructure qui soutient des entreprises québécoises, des chercheurs et de la propriété intellectuelle développée ici peut avoir une valeur stratégique beaucoup plus grande.
Hydro-Québec pourrait également participer davantage à cette réflexion. Certains sites industriels pourraient être reconvertis pour accueillir des infrastructures numériques. La récupération de chaleur pourrait être intégrée à certains projets et les capacités électriques disponibles pourraient servir à attirer des investissements stratégiques.
L’énergie peut devenir l’un de nos principaux avantages dans l’économie numérique, à condition de la traiter comme un avantage stratégique plutôt que comme un simple produit à vendre.
Être moins dépendants plutôt que rêver d’indépendance
Toutes ces idées reviennent finalement à la même question : quelle place voulons-nous occuper dans l’économie technologique mondiale?
Nous sommes neuf millions de Québécois dans un marché dominé par des entreprises gigantesques. Nous ne fabriquerons pas tout ici, nous ne développerons pas tous nos logiciels et nous continuerons d’utiliser énormément de technologies étrangères.
Ce n’est pas un échec.
L’objectif devrait être de choisir les endroits où nous voulons conserver davantage de contrôle : nos données les plus sensibles, nos infrastructures essentielles, notre expertise, nos entreprises, notre propriété intellectuelle et notre capital.
Le Québec possède de sérieux avantages. Nous avons de l’énergie renouvelable, des universités, des chercheurs, une expertise reconnue en intelligence artificielle, des entrepreneurs et une industrie technologique bien implantée. Il reste à décider ce que nous voulons construire avec tout cela. SAAQclic nous a montré que dépenser énormément en technologie ne garantit pas le succès. La révolution de l’intelligence artificielle nous forcera probablement à prendre d’autres décisions coûteuses au cours des prochaines années. Le Québec ne deviendra probablement jamais technologiquement indépendant. Il peut toutefois devenir beaucoup moins dépendant.
C’est ce que j’aimerais voir au cœur de notre prochaine politique technologique.
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