Dossier santé numérique : le Québec peut-il éviter un autre fiasco informatique? – MinuteTech

Dossier santé numérique : le Québec peut-il éviter un autre fiasco informatique?

Le projet pilote du Dossier santé numérique est officiellement lancé dans deux régions du Québec. Malgré plusieurs inquiétudes techniques et budgétaires, le réseau de la santé semble avoir évité un scénario comparable à SAAQclic.

Steeve Fortin
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Steeve Fortin - Éditeur
12 minutes de lecture

C’est le samedi 9 mai 2026 que le lancement du projet pilote du Dossier santé numérique, le DSN, a finalement eu lieu contre vents et marées. Santé Québec affirme que plus de 6000 connexions ont été enregistrées lors de la première journée de déploiement dans les deux projets vitrines du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal et du CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec.

Évidemment, les premières heures ne se sont pas déroulées sans pépins. Des problèmes de connexion, certains ralentissements et des retards dans l’administration des médicaments ont été rapportés dans plusieurs établissements. Rien toutefois qui ressemble au scénario catastrophe vécu avec SAAQclic. Cette fois, Santé Québec semblait avoir appris certaines leçons importantes.

Bien que les deux projets soient souvent comparés politiquement, SAAQclic et le DSN sont pourtant très différents sur le plan technique, organisationnel et opérationnel. Le système de la SAAQ avait été lancé pratiquement du jour au lendemain dans l’ensemble des succursales du Québec. Le DSN, lui, débute avec un projet pilote limité à deux grands CIUSSS, même si cela représente déjà des dizaines de milliers d’employés et un environnement informatique extrêmement complexe.

Un projet beaucoup plus complexe que SAAQclic

Contrairement à SAAQclic, le DSN ne touche pas seulement des services administratifs ou transactionnels. Il doit relier médecins, infirmières, pharmaciens, laboratoires, imagerie médicale, archives, salles d’opération, urgence, soutien à domicile, CHSLD et cliniques externes à travers un réseau de santé fragmenté qui utilise actuellement plus de 10 500 systèmes différents.

Sur le terrain, plusieurs éléments semblaient démontrer une préparation plus sérieuse que dans d’autres grands projets gouvernementaux récents. Des équipes techniques étaient présentes directement dans les établissements, alors qu’un important centre de commandement avait été mis en place afin de surveiller le déploiement en temps réel et intervenir rapidement en cas de problème. Santé Québec avait également réduit certaines activités cliniques pour limiter les impacts durant les premières semaines d’implantation.

Cela ne garantit évidemment pas le succès du projet. Le véritable test commencera dans les prochaines semaines, lorsque les activités normales reprendront complètement et que l’effet de mobilisation du lancement laissera place à la réalité quotidienne du réseau. Maintenir un niveau élevé de soutien technique et corriger rapidement les problèmes opérationnels seront essentiels afin d’éviter que les équipes cliniques perdent confiance envers le système.

Malgré les inquiétudes entourant les dépassements de coûts et les risques technologiques, il demeure difficile d’imaginer un retour en arrière. Le réseau de la santé québécois dépend encore massivement du papier, du télécopieur et d’une multitude de systèmes incompatibles entre eux. La modernisation du réseau était devenue inévitable depuis plusieurs années déjà.

Le pari Epic

Même si le choix du fournisseur américain Epic soulève encore plusieurs inquiétudes, le gouvernement québécois semble maintenant rendu à un point de non-retour technologique. Après des années de préparation, de formation, d’intégration et de migration des données, abandonner le projet à ce stade-ci provoquerait probablement un retard majeur de plusieurs années dans la modernisation du réseau de la santé.

Le logiciel Epic est déjà utilisé dans plusieurs réseaux hospitaliers nord-américains et dans des milliers d’hôpitaux aux États-Unis. Toutefois, le défi québécois demeure particulier. Contrairement au modèle américain composé d’établissements souvent autonomes, Santé Québec tente ici de centraliser des centaines d’installations réparties dans un réseau hautement bureaucratisé et fragmenté.

Le DSN ne consiste pas simplement à remplacer des dossiers papier par des écrans d’ordinateur. Il s’agit d’une transformation complète des pratiques cliniques et administratives du réseau. Gestion des rendez-vous, prescriptions électroniques, résultats de laboratoire, accès aux dossiers médicaux, horaires cliniques, circulation de l’information et coordination des soins reposent maintenant sur une infrastructure numérique unique.

Cette centralisation apporte évidemment des avantages importants. Le partage de l’information clinique devient plus rapide, les risques d’erreurs diminuent et les patients n’ont plus à répéter constamment leur historique médical d’un établissement à l’autre. Sur le plan opérationnel, le gouvernement espère également éliminer progressivement des milliers de systèmes vieillissants devenus coûteux à maintenir.

Une facture qui continue de grimper

Le coût du projet demeure néanmoins une source importante de préoccupations. Initialement estimé à 265 millions de dollars pour les projets vitrines, le budget autorisé atteint maintenant un peu plus de 402 millions de dollars. Santé Québec affirme toutefois que le projet respecte désormais son enveloppe budgétaire autorisée.

À cela s’ajoutent des coûts d’exploitation évalués à environ 100 millions de dollars par année pour l’hébergement, les licences, la maintenance et le soutien technique. Plusieurs questions demeurent toutefois sans réponse concernant ce montant. Est-ce qu’il couvre uniquement les deux projets pilotes actuels ou représente-t-il une estimation provinciale à long terme? Le budget inclut-il également le remplacement des postes informatiques, des équipements réseau, des tablettes et des infrastructures technologiques nécessaires dans les établissements?

Pour l’instant, les documents publics demeurent très vagues sur ces aspects pourtant essentiels dans un projet informatique de cette ampleur.

Capture d’écran du tableau de bord des projets en ressources informationnelles du gouvernement du Québec montrant l’état d’avancement et les coûts du projet vitrine du Dossier santé numérique au 10 avril 2026. Source : Gouvernement du Québec.

Les inquiétudes en cybersécurité persistent

L’autre grande préoccupation concerne évidemment la cybersécurité. Plus un système devient centralisé, plus il devient une cible stratégique potentielle pour les cyberattaques. Une panne majeure, une mauvaise configuration ou une attaque par rançongiciel pourrait avoir des conséquences importantes sur les opérations du réseau de la santé.

Au cours des dernières semaines, plusieurs inquiétudes ont d’ailleurs été soulevées publiquement concernant la gestion des accès, la souveraineté des données et certains mécanismes de sécurité qui n’étaient pas entièrement complétés avant le lancement du projet pilote.

L’ancien ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Gilles Bélanger, avait lui-même exprimé ses réserves concernant le DSN et la dépendance envers des fournisseurs technologiques américains. Quelques semaines après ces déclarations, il quittait le Conseil des ministres puis la CAQ pour siéger comme député indépendant. Dans une entrevue accordée à Radio-Canada, il affirmait que son malaise face aux grands dossiers numériques, particulièrement le DSN, remontait à plusieurs mois déjà.

Santé Québec assure pour sa part que les données sont hébergées au Canada, dans des infrastructures situées au Québec et en Ontario, et que des mesures de protection importantes ont été mises en place. Reste maintenant à voir comment le système résistera à l’épreuve du temps, particulièrement lorsque le déploiement prendra de l’ampleur à travers le Québec.

Des questions techniques encore sans réponse

Au-delà du lancement initial, plusieurs questions importantes demeurent. Dans un projet informatique de cette ampleur, le coût du logiciel ne représente qu’une partie de la facture réelle. Il faut aussi tenir compte des postes de travail, des tablettes, des imprimantes, des équipements réseau, de la capacité Wi-Fi, des serveurs, des mécanismes de sécurité et du soutien technique dans les établissements.

Santé Québec affirme que le budget du projet vitrine atteint environ 402 millions de dollars. Or, il faudra préciser si cette enveloppe inclut aussi le renouvellement des infrastructures matérielles dans les CISSS et CIUSSS, ou si ces dépenses sont financées à même d’autres budgets.

La même question se pose pour les coûts d’exploitation évalués à 100 millions de dollars par année. Ce montant concerne-t-il seulement les deux projets vitrines ou s’agit-il d’une estimation qui demeurerait valable dans un éventuel déploiement provincial? La réponse est essentielle pour comprendre le coût réel du DSN à long terme.

L’hébergement des données mérite aussi des précisions. Santé Québec indique que les données sont hébergées au Québec et en Ontario. Mais il reste à savoir si ces infrastructures sont opérées par des fournisseurs canadiens ou par de grands fournisseurs américains comme Microsoft, Amazon Web Services, Oracle ou d’autres acteurs soumis au Cloud Act américain.

À ce jour, les échéanciers d’un déploiement provincial complet demeurent également flous. Le projet pilote actuel servira de véritable test pour mesurer la capacité du réseau à absorber une transformation technologique de cette ampleur.

Enfin, une question demeure pratiquement taboue. Advenant un échec du projet pilote, ou si Epic s’avérait ne pas être la solution idéale à long terme, Santé Québec dispose-t-elle d’un plan B? Et dans un tel scénario, Epic serait-il malgré tout maintenu dans les établissements déjà déployés?

Un succès qui devra se mesurer dans le temps

Pour l’instant, le gouvernement peut au moins affirmer que le lancement initial du projet pilote ne s’est pas transformé en crise majeure comparable à SAAQclic. Sur le plan opérationnel, les équipes semblaient mieux préparées et les problèmes rencontrés paraissent avoir été contenus rapidement.

Mais dans les grands projets informatiques, les premières journées ne racontent jamais toute l’histoire.

Le véritable succès du DSN ne se mesurera pas uniquement au nombre de connexions enregistrées lors du lancement ou à la stabilité des premières semaines. Il dépendra surtout de la capacité du réseau à maintenir le système dans le temps, à corriger rapidement les problèmes, à protéger les données sensibles des Québécois et surtout à améliorer concrètement le travail des professionnels de la santé.

Parce qu’au final, la technologie n’est qu’un outil. Si le DSN réussit réellement à simplifier la circulation de l’information, réduire les tâches administratives et améliorer les soins aux patients, le Québec pourrait enfin réussir l’une des transformations numériques les plus ambitieuses de son histoire récente.

À lire aussi

En août 2025, j’analysais déjà les risques entourant les grands projets informatiques en santé, notamment le Dossier santé numérique et le SIFARH, dans un texte portant sur les dépassements de coûts, la dépendance aux fournisseurs étrangers et les inquiétudes liées à la gouvernance des mégaprojets TI gouvernementaux.

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