IA pour tous : le défi des centres de données

Dans le deuxième volet de notre dossier, nous analysons les infrastructures, les besoins énergétiques et la dépendance aux semi-conducteurs qui pourraient freiner les ambitions canadiennes en intelligence artificielle.

Steeve Fortin
Par
Steeve Fortin - Éditeur
10 minutes de lecture
Image de centre de données, (Photo générée par IA)

La nouvelle vision canadienne de l’intelligence artificielle accorde une place importante à la souveraineté numérique. Ottawa souhaite développer des infrastructures de calcul, soutenir l’innovation locale et réduire certaines dépendances technologiques. Mais derrière ces ambitions se cache une réalité incontournable : l’intelligence artificielle est avant tout une industrie d’infrastructures. Et ces infrastructures nécessitent de l’électricité, des centres de données et surtout des puces électroniques dont le Canada ne contrôle ni la fabrication ni l’approvisionnement.

Pendant longtemps, l’économie numérique a donné l’impression d’être immatérielle. Les services infonuagiques, les réseaux sociaux et les applications semblaient exister quelque part dans un nuage invisible.

Le premier ministre Mark Carney lors du dévoilement de la Stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle du Canada, le 4 juin 2026 à Toronto. La vision fédérale repose sur six piliers visant à accélérer l'adoption de l'IA tout en renforçant la souveraineté numérique du pays.
Le premier ministre Mark Carney a dévoilé la Stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle du Canada lors d’un événement tenu le 4 juin 2026 à Toronto.

L’arrivée de l’intelligence artificielle change complètement cette perception.

Chaque requête adressée à un agent conversationnel, chaque image générée et chaque modèle entraîné repose sur des milliers de serveurs fonctionnant en continu dans d’immenses centres de données. L’intelligence artificielle n’habite pas le nuage. Elle habite des bâtiments bien réels qui consomment de l’électricité, de l’eau et des ressources matérielles.

Les anciennes usines comme nouvelle opportunité

Si le Canada souhaite réellement développer ses capacités de calcul, il devra multiplier les infrastructures capables d’accueillir ces équipements. Or, plusieurs régions du Québec et du Canada possèdent déjà une partie des éléments nécessaires.

Des anciennes papetières, des scieries, des cartonneries et d’autres sites industriels aujourd’hui sous-utilisés disposent souvent de vastes terrains, d’accès routiers, de raccordements électriques importants et parfois même d’une proximité avec les réseaux de fibre optique. Pendant des décennies, ces installations ont alimenté l’économie industrielle du pays. Elles pourraient maintenant contribuer à alimenter son économie numérique.

Le Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Mauricie, la Côte-Nord ou encore certaines régions de l’Abitibi-Témiscamingue possèdent plusieurs sites qui pourraient être évalués dans cette perspective. L’idée n’est pas de transformer chaque ancienne usine en centre de données. Certains sites présentent des défis environnementaux ou logistiques importants. Mais dans plusieurs cas, les infrastructures énergétiques sont déjà présentes, ce qui représente aujourd’hui l’un des principaux obstacles à la construction de nouveaux centres de données.

Le véritable nerf de la guerre : l’électricité

La stratégie fédérale reconnaît elle-même que les besoins énergétiques du Canada augmenteront considérablement au cours des prochaines décennies. L’intelligence artificielle s’ajoute à une longue liste de nouvelles demandes.

Le pays souhaite électrifier davantage les transports, accueillir une population en croissance, moderniser ses infrastructures et réduire ses émissions de carbone. Toutes ces ambitions reposent sur une même ressource : l’électricité. Dans ce contexte, chaque nouveau centre de données soulève une question simple.

Où trouvera-t-on les mégawatts nécessaires ?

Le Québec dispose encore d’avantages importants grâce à son réseau hydroélectrique et à son climat nordique qui favorise le refroidissement des équipements. Toutefois, ces avantages ne sont pas infinis. Les décisions qui seront prises au cours des prochaines années pourraient déterminer si l’énergie disponible servira principalement à soutenir l’industrialisation traditionnelle, l’électrification des transports, les nouveaux projets industriels ou les infrastructures numériques.

L’exemple américain

Les États-Unis offrent déjà un aperçu des défis qui pourraient attendre le Canada. Partout au pays, les centres de données poussent à un rythme accéléré afin de répondre aux besoins grandissants de l’intelligence artificielle et de l’infonuagique.

Cette croissance suscite toutefois de plus en plus de débats.

Des collectivités s’inquiètent de la pression exercée sur les réseaux électriques. D’autres soulèvent des questions liées à la consommation d’eau nécessaire au refroidissement des équipements, à l’impact visuel des installations ou encore au bruit généré par certains complexes technologiques.

L’un des exemples les plus médiatisés est le projet Stratos, dans l’État de l’Utah, auquel participe notamment l’homme d’affaires canadien Kevin O’Leary. Initialement présenté comme l’un des plus importants projets de centres de données en Amérique du Nord, il a rapidement suscité des inquiétudes concernant ses besoins énergétiques, sa consommation d’eau et son empreinte environnementale. Le projet a depuis été révisé, mais les débats qu’il a provoqués demeurent révélateurs des enjeux associés à l’implantation de ces nouvelles infrastructures numériques.

Centre de données de Bluffdale, Utah aux États-Unis (Photo Wikipedia)

Pour plusieurs citoyens et groupes environnementaux, la question dépasse largement le cadre de la technologie. Ces centres de données nécessitent d’importantes quantités d’électricité, occupent de vastes superficies et doivent être alimentés et refroidis en permanence. Dans certaines régions déjà confrontées à des épisodes de sécheresse ou à des contraintes énergétiques, l’arrivée de tels projets soulève des préoccupations bien réelles.

Pendant longtemps, l’infonuagique semblait propre et invisible. Les données étaient stockées quelque part dans un nuage virtuel que peu de gens associaient à une infrastructure physique.

Aujourd’hui, cette perception change rapidement.

L’intelligence artificielle repose sur des bâtiments, des serveurs, des réseaux électriques et des systèmes de refroidissement qui consomment des ressources considérables. À mesure que les modèles deviennent plus puissants et que leur utilisation se généralise, leur empreinte énergétique et environnementale devient de plus en plus difficile à ignorer.

Pour le Canada, la question mérite d’être posée dès maintenant. Si le pays souhaite accueillir davantage de centres de données afin de soutenir ses ambitions en intelligence artificielle, comment concilier développement économique, acceptabilité sociale et disponibilité des ressources énergétiques ?

Le talon d’Achille : les semi-conducteurs

Même si le Canada réussissait à construire des centres de données et à leur fournir toute l’électricité nécessaire, un problème fondamental demeurerait : les puces.

Les processeurs spécialisés qui alimentent l’intelligence artificielle sont devenus la ressource stratégique de cette nouvelle économie. Les entreprises dominantes du secteur sont principalement américaines. La fabrication des puces les plus avancées demeure largement concentrée en Asie, particulièrement à Taïwan, même si les États-Unis investissent massivement afin de rapatrier une partie de cette production sur leur territoire. Pendant ce temps, la Chine développe ses propres solutions afin de réduire sa dépendance aux technologies occidentales.

Le Canada se retrouve dans une position beaucoup plus fragile. Il ne fabrique pratiquement pas de semi-conducteurs avancés destinés à l’intelligence artificielle. Il dépend donc entièrement de fournisseurs étrangers pour accéder aux composantes les plus stratégiques de l’économie numérique.

Cette dépendance soulève une question rarement abordée dans les discussions sur la souveraineté numérique. Peut-on réellement parler de souveraineté lorsque les composantes essentielles de l’infrastructure sont conçues, fabriquées et contrôlées ailleurs ?

Une souveraineté relative

Contrairement aux barrages ou aux routes, les infrastructures d’intelligence artificielle vieillissent rapidement. Les bâtiments peuvent durer plusieurs décennies. Les serveurs et les puces, eux, deviennent souvent obsolètes après quelques années seulement. La course technologique est permanente.

Les pays qui auront accès aux puces les plus performantes et les moins énergivores disposeront d’un avantage considérable en matière de productivité, de recherche et de compétitivité économique. Dans ce contexte, une souveraineté numérique complète apparaît difficilement atteignable pour le Canada. Cela ne signifie pas que les efforts sont inutiles. Le pays peut développer ses propres centres de données, renforcer ses capacités de calcul, soutenir son expertise en intelligence artificielle et bâtir des infrastructures plus résilientes. Mais il devra également accepter une réalité géopolitique incontournable : certaines composantes essentielles de l’intelligence artificielle demeureront sous le contrôle d’acteurs étrangers.

La vision canadienne de l’intelligence artificielle ouvre la porte à des investissements importants dans les infrastructures numériques du pays. Les anciennes installations industrielles pourraient même devenir les nouvelles usines de l’économie numérique.

Mais avant de parler de souveraineté technologique, le Canada devra répondre à plusieurs questions fondamentales. Où trouver l’énergie nécessaire ? Comment financer les infrastructures ? Et surtout, comment réduire sa dépendance à l’égard des semi-conducteurs qui alimentent désormais l’ensemble de l’écosystème de l’intelligence artificielle ?

Car dans cette nouvelle économie, les centres de données ne sont qu’une partie de l’équation. Les véritables leviers de puissance se trouvent souvent à des milliers de kilomètres des bâtiments qui les hébergent.

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